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Êtes-vous moderne ou dogmatique ?

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Oto Godfrey

La rédaction d'Aleteia - publié le 13/06/16

Le dogme ! Voilà un concept qui a mauvaise presse.

C’est l’un des reproches majeurs que notre société contemporaine fait au christianisme, non sans raison car mal compris, les dogmes enferment la pensée. Au lieu de donner à penser, de susciter la réflexion, ils formatent l’esprit dans ce que la personne s’imagine être une manière licite exclusive de vivre sa spiritualité. Sur certains sites intégristes (catholiques ou orthodoxes), on définit le dogme comme “ce qu’il faut croire pour être sauvé”. Le dogme devient à ce moment un phénomène d’auto-suggestion assorti d’une peur eschatologique : “Je dois croire ceci ou cela sous peine de brûler en enfer !”. Cette optique est bien sûr intolérable car la liberté de conscience et d’intelligence est indissociable d’une foi saine et libératrice. Croire n’est pas se mettre des chaînes mais au contraire gagner en profondeur et en liberté.

Le dogme, une condition de liberté ?

Liberté ? À l’inverse ce mot est également souvent galvaudé et mal compris. La liberté n’est pas une errance chaotique “soumise à tous vents de doctrine”, comme dirait saint Paul. Notre époque a une fausse idée de la liberté qui est souvent confondue avec le caprice ou la satisfaction de l’envie passagère. La liberté spirituelle consiste aujourd’hui à piocher des concepts mal compris dans l’une ou l’autre spiritualité et à les mixer dans un syncrétisme superficiel.

Ce n’est pas tellement que le métissage est mauvais en soi, toutes les religions sont le résultat de ce qui les précède et aucune ne naît de rien, le christianisme se repose d’ailleurs sur le platonisme et la philosophie grecque en général et va heureusement intégrer (pour ne pas dire baptiser) certaines légendes ou coutumes païennes. Non, le problème est sans doute plus dans la superficialité d’une spiritualité contemporaine à la carte. Cette superficialité découle d’un subjectivisme poussé à l’extrême qui se contente de peu et qui par conséquent n’implique pas grand chose de la part du croyant. Une vague idée d’un au-delà ou un vague amour de la nature sont vus comme des démarches spirituelles sans aucune métanoïa (transformation de la pensée) ni relation personnelle à Dieu.

Le dogme n’est pas là pour mettre un cachet de Salut, encore moins pour contraindre, le dogme est une balise, un fil d’Ariane destiné à nous guider hors du labyrinthe des illusions et des apparences. La vie spirituelle n’est pas une attente passive, elle est profondément active. La vie spirituelle est une quête et un véritable travail intérieur personnel, travail de réelle libération, travail d’ouverture à la Grâce, travail de relation à Dieu mais aussi exploration de la vie, des autres, de nous-mêmes… Les dogmes sont à la fois les instruments et la carte qui nous permettent de ne pas trop nous perdre.

Ou si l’on reprend la fameuse expression de Chesterton : “Toutes les philosophies modernes sont des chaînes qui attachent et entravent ; le christianisme est une épée qui sépare et libère”, le dogme en est sans doute la pierre à aiguiser.

L’horizontalité de la vie

Nous vivons une époque formidable et passionnante à bien des égards. Notre société exalte le pouvoir créateur de l’individu et la légitime volonté de chacun à vouloir se réaliser. En soi, cela est tout à fait positif, surtout si la réalisation en question est celle de la vocation profonde, de la mission de vie comme disait le Père Jean Monbourquette. Chacun devrait avoir les outils nécessaires pour développer ses talents propres. Toutefois, l’un des pièges de notre société est celui du « tout subjectif », c’est-à-dire du relativisme absolu. Le référant est gommé, tout est ramené à l’horizontal au nom d’une non hiérarchisation, et ce à tous les niveaux.

Au niveau artistique, on peut dater de l’impressionnisme (encore que la première génération d’impressionnistes fut talentueuse – Monet, Renoir, Degas) l’abandon de l’idéal académique. Alors que traditionnellement, on était tendu vers la recherche du Beau, du transcendant, de l’inspirant, on recherche maintenant l’expression des sentiments subjectifs, le nouveau et le choquant afin de faire le buzz. Il y a un rejet des dogmes artistiques, rejet d’un idéal situé en dehors de l’artiste et qu’il faudrait chercher à atteindre. A la place, on donne libre cours à une « créativité » qui à force d’être basiquement subjective (ou subjective sans cadre structurant) devient non créatrice. L’art n’est plus la recherche du Beau, celui-ci étant « ce qui plaît universellement sans concept » comme le disait Kant. La « beauté » est maintenant toute relative, « elle se trouve dans le regard du spectateur ».

Au niveau de l’enseignement, l’élève devient le roi dans une attitude pédagogique qui est tout à fait dogmatique (dans son sens le plus négatif). C’est l’élève qui construit son savoir, le professeur n’est plus là pour transmettre (mot à bannir) mais comme médiateur pour accompagner. Les contrôles n’en sont plus, le terme est jugé trop agressif. Pour le remplacer, on va utiliser le terme d’évaluation formative, jugé moins contraignant. Les devoirs à la maison sont très mal perçus quand ils ne sont pas interdits et il est conseillé de commencer une leçon par des images attirant l’attention des élèves. A titre d’exemple, il est fortement recommandé de commencer une leçon sur la Renaissance (pour élèves de secondaire supérieure) par la projection d’une partie de film Les tortues ninjas puisque les noms des dites tortues sont Michelangelo, Donatello, Raffaello, etc.. Le nivellement par le bas est patent. Au nom d’un rejet de l’idée même d’autorité, on en vient à refuser deux évidences : premièrement, un professeur a plus d’expérience et de savoirs que son élève et deuxièmement apprendre comporte toujours un minimum d’efforts et de contraintes. À force de vouloir être “non élitiste”, “non discriminant”, on en vient à nier l’intelligence et la possibilité pour chacun de s’élever. Dans cette conjoncture, il est évident que le dogme de l’Église qui, par définition, émane d’une autorité extérieure, est inaudible dans son essence même.

Au niveau moral, chacun est désormais invité à suivre sa morale personnelle. Le référent transcendant disparaît, l’idée d’une Loi morale naturelle inscrite par Dieu dans le cœur des hommes se dissout dans l’océan des impressions subjectives et des justifications égocentriques. “Il n’y a pas de bien, pas de mal, tout est une question de point de vue”, entendons-nous dire de toutes parts.

On a voulu sortir du moralisme puritain, pauvre et sec, c’est une très bonne chose. Mais du coup, on se retrouve dans un monde ou la seule vertu qui s’impose n’en est pas une : la satisfaction pleine des désirs les plus instinctuels. C.S. Lewis disait qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais instincts (l’instinct guerrier peut sauver une vie et l’instinct de préservation peut conduire à commettre l’injustice). Pour l’auteur de Narnia, les instincts sont comme des touches de piano qui doivent être jouées au bon moment sous peine de trahir la symphonie qu’elles sont censées exprimer. Or aujourd’hui, l’on ne perçoit plus la symphonie en question.

Au niveau spirituel, on ne cherche plus la Vérité mais “sa” vérité relative sans se rendre compte que celle-ci est en réalité une projection de notre inconscient et dépend du moment (est-on bien ? Mal ? En bonne santé ? Fait-il chaud ? Froid ? Ensoleillé ? Pluvieux ? A-t-on réglé nos refoulements ? Est-on amoureux ? Enthousiaste ? Blasé ?…). Comment ne pas comprendre que si la Vie est autre chose qu’un agencement accidentel de pure matière, ce que pense la plupart des gens qui se disent “en recherche”, il existe une Vérité ontologique pour l’ensemble de l’humanité.

Par un rejet du dogme religieux assimilé au fondamentalisme, par une apologie de la subjectivité qu’on croit supérieure à “une Vérité imposée”, beaucoup de personnes se disent spirituelles mais sombrent dans une spiritualité de supermarchés. Fast-food new-age qu’on assaisonne de sauce hindouisto-bouddhiste bon marché, de conspirationnisme, d’ésotérisme bassement élitiste et magique, de drogues “chamaniques”, de syncrétisme indigeste, et d’approximations confusionnistes se perdant dans les méandres labyrinthiques et abyssaux d’une religion humaine “à la carte”, menant vers toutes les dérives psychotiques et sectaires possibles.

Là aussi, je pense qu’il faudra un jour sortir de cela. La spiritualité est la quête de la Vérité et contrairement à l’idée toute moderne, il n’y a pas “autant de vérités que d’individus”, il n’y qu’une Vérité. Par contre, il y a, et c’est heureux, énormément d’approches de la Vérité. Beaucoup de chemins, de concepts et de vocables mènent à la transfiguration et chacun a un vécu différent sur son chemin, l’expérience humaine est donc riche de sa diversité.

Néanmoins, tous les chemins ne se valent pas, tous ne mènent pas à la Vérité, beaucoup finissent en cul-de-sac. Aussi faudra-t-il que l’homme puisse faire preuve de discernement, qu’il apprenne à œuvrer avec une rigueur spirituelle à toute épreuve sans pour autant tomber dans la sécheresse d’une pensée légaliste qui se bornerait à suivre une règle sans en vivre l’Esprit.

Mais l’Église d’Occident et d’Orient dans sa diversité offre cette perspective d’une spiritualité vraie se basant sur la Vérité de la Révélation et sur des outils ontologiques et discursifs millénaires.

L’Église est par essence liberté. Non liberté de céder aux caprices désordonnés de nos émotions, de nos passions, de notre mental subjectif mais liberté donnée par la connaissance intime et personnelle de Celui qui est la Vérité. Aujourd’hui, l’Église Indivise est multiple dans son expression et c’est une richesse incroyable car elle transmet la Vérité du Christ de multiples façons, favorisant la liberté totale d’approche. En effet, comment évoluer si l’on ne pense pas par soi-même ? Si l’on ne découvre pas soi-même le trésor, on ne l’assimilera pas, où est alors l’intérêt ?

Le propre du courant New Age est d’insister sur un vécu spirituel, un ressenti subjectif qui serait roi. Or, s’il est important de vivre sa spiritualité comme une expérience personnelle et si le ressenti est utile pour imprimer et faire vivre cette expérience, il faut aussi admettre que si l’on veut s’approcher de cette Vérité et tisser une relation avec elle, il faut, par définition, accepter d’embrasser une part d’objectivité. C’est donc tout le lien entre subjectivité et objectivité qu’il faut revoir et dont le dogme bien compris est un ingrédient essentiel sinon la clé.

Un cloître à New York

Les dogmes ne sont pas des concepts arbitraires et figés dont la fonction serait d’imposer une Vérité ex-cathedra. Non. Un dogme se doit d’être vivant et organique sous peine de dégénérer et de se pétrifier. Le dogme est d’une certaine manière le cœur de la Tradition et la Tradition est la vie de l’Esprit, le dogme est donc le cœur de la Vie même. Par Tradition (avec un grand “t”), j’entends non pas un ensemble de coutumes culturelles, non pas une attitude passéiste ou réactionnaire devant la modernité et encore moins une posture moralisatrice. La Tradition, c’est autre chose, c’est une manière de voir le monde, une façon de percer la banalité du quotidien, d’aller au-delà du phénomène afin d’appréhender symboliquement et profondément l’existence.

Le dogme est la route qui mène à cette vision symbolique et qui, dans le même temps, la manifeste.

Cette vision du monde symbolique1 est fondée sur l’intemporel car le symbole est ce qui réunit l’esprit humain à l’indicible. En ce sens, le symbole est le signifiant d’un signifier plus large qui nous transcende mais en même temps se donne à connaître.

On peut dire la même chose du dogme qui est moins une vérité qu’une porte menant à la Vérité, celle-ci étant relation personnelle à l’indicible.

Le dogme et le symbole peuvent-ils survivre à la modernité ou sont-ils condamnés à s’y dissoudre ?

Lors d’un voyage à New York, centre de l’hyper modernité, j’ai eu la chance d’aller visiter le musée “The Cloisters” (les Cloîtres). C’est une expérience qu’il faut faire. On arrive après avoir traversé le Bronx, ses larges avenues surpeuplées de voiture, sans arbre et aux panneaux publicitaires criards. Au cœur de la ville apparaît alors une colline boisée, comme un oasis au milieu de la pollution urbaine. On monte au sommet de la colline par un petit chemin bordé de rochers moussus qui ne sont pas sans rappeler ceux que l’on trouve dans les forêts de Bretagne ou au pays de Galles. Arrivé en haut, on domine la ville, vue imprenable mais surtout sentiment d’étrangeté quand au détour d’un chemin le musée, chef d’œuvre de l’art roman, se dresse dans toute sa splendeur. “Les Cloîtres” est formé de l’assemblage de plusieurs monastères romans européens2. À l’intérieur, le plus beau musée médiéval qu’il m’ait été donné de voir, avec au centre un véritable jardin médicinal entretenu par une herboriste à plein temps.

Au cœur de la Grosse Pomme, voilà que l’on trouve un fantastique écrin de symboles traditionnels (quoi de plus symbolique que l’art roman ?).

Outre le choc esthétique, j’ai trouvé que cette expérience était symbolique en elle-même, car ne résume-t-elle pas ce qu’il nous appartient de faire en tant que chrétien ? Vivre le dogme, cultiver son intelligence afin d’en incarner son pouvoir symbolique tout en étant pleinement présent à notre société hyper moderne ?

1On peut aussi parler de vision mythico-poétique pour reprendre le terme de C.S.Lewis.
2The Cloisters est le nom donné aux cinq cloîtres (d’où leur nom) médiévaux français — Saint-Michel-de-Cuxa, Saint-Guilhem-le-Désert, Bonnefont-en-Comminges, Trie-en-Bigorre et de Froville et d une abside de la chapelle de Fuentidueña de la province de Segovia (Castilla y Léon, Espagne).— qui ont été incorporés à l’édifice construit pour les accueillir afin de constituer un ensemble d’espaces, de salles, de galeries et de jardins qui offrent un cadre harmonieux et évocateur dans lequel les visiteurs peuvent découvrir la riche tradition de la production artistique médiévale (Wikipédia).

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dogme
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