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Saint Pierre Chanel, premier martyr de l’Océanie

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Saint Pierre-Marie Chanel.

Anne Bernet - publié le 27/04/22

Il se voulait prêtre des campagnes françaises, il sera le premier missionnaire martyr de l’Océanie. Anne Bernet raconte l’histoire de saint Pierre Chanel, ce mariste qui n’avait peur de rien, et surtout pas de déplaire. Il est fêté le 28 avril.

Depuis quelques années, un nouveau prénom émerge à l’état civil : Chanel. Il y a gros à parier que les parents qui le donnent à leurs nouveau-nés pensent, en le choisissant, à une célèbre marque de luxe. En fait, il n’en est rien puisqu’il s’agit du patronyme d’un pauvre prêtre français du XIXe siècle qui troqua une vie tranquille contre une existence dangereuse et pénible au bout du monde, avant d’y mourir martyr dans le plus grand dépouillement. C’est le privilège de quelques saints de voir ainsi leur nom de famille, il est vrai euphonique, se métamorphoser en prénom en raison de leur popularité. Citons Jeanne de Chantal, Jean-Marie Vianney, Jean Bosco, Charles de Foucauld… Pierre Chanel est moins connu et seule son homonymie avec Coco Chanel explique cet engouement mondain. Son histoire vaut pourtant d’être découverte.

Les campagnes sans prêtres

Pierre Chanel naît dans le Bugey (Ain), en 1800, tandis que la France émerge lentement des convulsions de la Révolution. Sa famille paysanne est restée catholique au cœur de la persécution et il reçoit en son sein une solide éducation religieuse. Très tôt, il souhaite devenir prêtre. En ce premier tiers du XIXe siècle, la crise des vocations post-révolutionnaire est aiguë, la situation quasi-désespérée. Toute une génération a grandi hors de l’Église, parfois dans la haine du catholicisme. Comment des vocations sacerdotales écloraient-elles dans un pareil terreau ? Les séminaristes sont bien trop peu nombreux pour remplacer les prêtres disparus, qu’ils aient abandonné le sacerdoce, aient été victimes de la persécution religieuse, se soient épuisés à la tâche, ou soient morts prématurément, usés par les années passées dans la clandestinité.

Lucides, les évêques français font la part du feu et sacrifient les paroisses jugées irrécupérables, car trop déchristianisées, pauvres ou excentrées…  Les nouveaux ordonnés sont envoyés dans les villes et les gros bourgs, seuls postes, d’ailleurs, qu’ils acceptent. Du coup, les zones rurales sont laissées à l’abandon, le regroupement de plusieurs paroisses d’avant la Révolution posant souvent plus de problèmes qu’il n’en résout, en raison d’antagonismes entre villages ou de distances infranchissables qui découragent les gens de se rendre à la messe. La situation est d’autant plus absurde que, souvent, les campagnes sont moins déchristianisées que les villes gagnées aux idées révolutionnaires. Ainsi ne récupère-t-on pas les citadins, mais perd-on les ruraux. 

Les vocations affluent

Ce constat, quelques prêtres le font, navrés, et décident d’y remédier en créant, dans l’esprit qui présida, au XVIIe siècle, à l’œuvre des Missions de Saint Vincent de Paul, des sociétés vouées à une nouvelle évangélisation des campagnes françaises. C’est le cas de Basile Moreau, au diocèse du Mans, et, dans celui de Lyon, des abbés Jean-Claude Colin, Jean-Claude Courveille et Marcellin Champagnat, ordonnés en 1815, en même temps que l’abbé Vianney, qui fondent en 1822 la Société de Marie, plaçant leur apostolat rural sous la protection de Notre-Dame. Champagnat s’éloigne du groupe pour s’orienter vers l’éducation chrétienne de la jeunesse paysanne mais ses camarades restent fidèles à leur intuition première : redonner un prêtre à chaque clocher de campagne. C’est à cette mission que Pierre Chanel se sent appelé ; il entre dans la Société de Marie, dont les membres sont appelés maristes. Ses premières années de sacerdoce sont celles d’un curé de campagne dans l’Ain, avant de prendre la direction du séminaire diocésain de Belley. 

Bientôt, 80% des missionnaires dans le monde seront français et le souci de la rechristianisation de la France se fera moins prégnant.

N’est-il pas heureux dans cette vie paisible ? Si, mais, à partir de 1835, la situation du catholicisme français, désespérée un quart de siècle plus tôt, change du tout au tout. Annoncé par Notre-Dame à Catherine Labouré lors de l’apparition du 19 juillet 1830 rue du Bac à Paris, un redressement incroyable se produit : les vocations affluent, les séminaires débordent, les ordres religieux détruits à la Révolution renaissent. D’ici quelques années, la France aura tant de prêtres qu’elle pourra en exporter par centaines. Bientôt, 80% des missionnaires dans le monde seront français et le souci de la rechristianisation de la France se fera moins prégnant. Certes, des régions entières resteront éloignées de la foi, mais c’est qu’elles le voudront, non qu’elles auront manqué d’évangélisateurs… Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux aller porter la bonne Nouvelle ailleurs ?

Des missions à hauts risques

Voilà ce que pense, dès 1835, le pape Grégoire XVI, préoccupé du salut des âmes dans un monde océanien qui s’ouvre à peine aux Occidentaux. S’il reconnaît en 1836 la Société de Marie, le Souverain Pontife lui impose une charge à laquelle ses fondateurs n’auraient jamais songé : l’évangélisation de l’Océanie centrale. Le défi est gigantesque, la tâche spécialement ingrate. Découvertes au XVIIIe siècle, encore largement inexplorées, les terres australes, d’abord décrites comme un monde paradisiaque où vivent de « bons sauvages » protégés des vices de la civilisation, se sont révélées peu accueillantes aux Européens. Nombre d’équipages trop confiants ont été massacrés à peine débarqués, puis dévorés par les autochtones…  

À ce désagrément s’ajoutent les tracas causés aux missionnaires par les protestants qui tiennent l’Océanie pour leur chasse gardée et s’ingénient à en interdire l’accès aux catholiques. Et puis, ce sont les antipodes : il faut une année pleine pour s’y rendre, davantage si le temps est mauvais. De nombreux navires n’arrivent jamais à bon port, sombrés corps et biens on ne sait où ni comment… Quant à ceux qui parviennent à destination, ils ont souvent perdu en route une grande partie de leurs passagers, victimes des fièvres dues à la promiscuité et à la mauvaise hygiène à bord. Une fois sur place, ce n’est pas mieux. Le climat des îles, qui fait rêver aujourd’hui les touristes amateurs de sable blanc et de cocotiers, se révèle fatal aux Européens. L’espérance de vie est courte. C’est vrai, au demeurant, de toutes les Missions. Au Vietnam, un jeune prêtre français survit en moyenne quatre ans, deux en Afrique noire. En ce qui concerne l’Océanie, on ne sait pas puisque personne ne s’y encore risqué. Tout cela n’est pas follement encourageant et il faut des cœurs bien trempés, animés d’un incommensurable amour du Christ et des âmes pour tenter l’aventure.

Volontaire pour l’Océanie

Pourtant, l’abbé Chanel, sitôt les supérieurs ont-ils relayé la demande du pape, se porte volontaire pour ce départ sans retour. En 1836, il est du premier voyage, embarque avec trois confrères et le futur vicaire apostolique de Nouvelle-Zélande, Mgr Pompallier. L’un des maristes, le père Bret, meurt en mer. Un second, le père Bataillon est déposé à Wallis ; le père Chanel, lui, débarque sur l’île de Futuna. Si, à Wallis, le père Bataillon connaît un succès fulgurant, convertissant le souverain local et tout son peuple à sa suite, faisant de l’île une foyer ardent de chrétienté et une tête de pont catholique vers les Samoa, Pierre Chanel a moins de chance… Bien reçu par le roi de Futuna, Niouliki, qui voit en cet Européen l’intermédiaire nécessaire à de fructueux échanges commerciaux avec ses compatriotes et le déclare « tabou », intouchable, le mettant en principe à l’abri de toute violence, le père Chanel trompe bien involontairement les attentes intéressées de son protecteur et ne tarde pas à déranger. 

Sa personnalité charismatique, […] son dévouement, sa charité agissante lui valent, certes, sympathies et conversions mais aussi inimitiés et ennemis.

Sa personnalité charismatique, ses efforts pour maîtriser la langue locale, attestés par la rédaction d’une dictionnaire français-futunien, son dévouement, sa charité agissante lui valent, certes, sympathies et conversions, dont celle du prince héritier, mais aussi inimitiés et ennemis. Niouliki a misé sur de juteux profits commerciaux, parce que les pasteurs protestants, confondant évangélisation et affaires, font du trafic de pacotille et encouragent les visites de navires de commerce britanniques et américains, ouvrant en fait la voie aux colonisateurs. Pierre Chanel n’est pas venu pour cela : il n’a rien à vendre et aucun navire marchand français ne fait escale à Futuna, au grand dam du roi qui trouve maintenant le missionnaire de peu d’intérêt. 

Il endure toutes les avanies

Pis encore, celui-ci ébranle, bien involontairement, le pouvoir royal… En effet, l’emprise du souverain sur son peuple tient à ses dons de chaman qui font de lui le porte-parole des dieux et des esprits. C’est par la peur qu’inspire ces entités que Niouliki en impose à ses sujets. Or, au fur et à mesure que ceux-ci se convertissent et se libèrent de leur terreur des idoles, il perd son influence sur eux. Il devient urgent de se débarrasser du prêtre mais comment faire ? Il l’a déclaré tabou et ne peut revenir sur cette protection magique… Alors, il lui rend la vie impossible. Par tous les moyens, dans l’idée que, dégoûté de cette précarité et cette misère, le missionnaire s’en ira, mais Pierre Chanel ne s’en va pas. Indifférent à tout ce qui n’est pas son rôle d’évangélisateur et son travail de lexicographe, qui en fait partie puisqu’il permettra à d’autres de poursuivre sa tâche et de prêcher dans la langue locale, il endure toutes les avanies. On en vient aux menaces, aux intimidations, sans impressionner le prêtre. Des convertis, inquiets, le préviennent que, tabou ou pas, certains envisagent de l’assassiner. Chanel, abandonné à la Providence, répond :

« Qu’on me tue ou non, la religion est bien plantée dans l’île ; elle ne s’y perdra point par ma mort. »

Plus prudents que lui, ses convertis, conscients des risques encourus, menacés à leur tour, l’abandonnent et apostasient. Isolé, le missionnaire est désormais très vulnérable.

La foi de l’île

Le 21 avril 1841, un certain Mouzou Mouzou, proche du roi, fait irruption chez lui et lui fracasse le crâne à coups de casse-tête, puis vole son ciboire, son calice, sa patène et ses ornements sacerdotaux. À vues humaines, cette fin sordide sonne le glas de l’Église à Futuna. Il n’en sera rien et Pierre Chanel a bien prophétisé en annonçant que sa mort ne déracinera plus la foi sur l’île. Niouliki, instigateur du crime, ne survit pas longtemps à sa victime. Six mois après le meurtre du père Chanel, à l’automne 1841, une frégate française vient réclamer la dépouille du martyr et la restitution de ses biens. Corps et objets personnels sont rendus. Remords, ou crainte de représailles, les Futuniens demandent un autre prêtre. L’année suivante, la moitié de la population sera baptisée, y compris Mouzou Mouzou qui, à l’agonie, demandera, dans un geste de pénitence et d’expiation, à mourir là où il a tué le père Chanel. Le sang du premier martyr d’Océanie aura finalement fécondé sa jeune chrétienté.

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