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Y a-t-il un bon âge pour la retraite ?

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© Caroline

Jeanne Larghero - publié le 13/01/23

Le débat sur la réforme des retraites est dominé par une vision réductrice du travail. Pour la philosophe Jeanne Larghero, la question est autant morale que politique ou économique : le travail salarié n’est pas la seule forme d’activité, parce que la retraite ne signifie pas la fin de toute activité.

La réforme des retraites suscite des mouvements de contestation : on ne veut pas travailler plus longtemps, surtout si on fait partie de ceux qui sont entrés sur le marché du travail à une époque où on était assuré de prendre sa retraite à 60 ans comme papa, ou après 15 ans de travail et trois enfants comme belle-maman… mais ça, c’était avant. Après avoir financé leur retraite sous les cocotiers, nous continuerons d’aller au charbon : nous serions-nous fait avoir quelque part ?

Quel regard sur le travail ?

Le portrait est certes caricatural, le sentiment d’injustice peut-être néanmoins légitime. En revanche, est moins légitime le regard unilatéral et contradictoire posé sur le travail. Il n’y aurait qu’une forme de travail, celui qu’on exerce aujourd’hui, et ce travail d’aujourd’hui, avec ses bons et ses mauvais côtés deviendrait supplice absolu quelque part entre 59 et 60 ans, ou entre 64 et 65 ans (et on peut décaler le curseur, la question demeure). Il semblerait alors que la population des travailleurs, dégoûtée du travail, n’aspire qu’à une chose : vivre de ses rentes ou du travail des autres, ce qui en pratique revient au même. Vivement la retraite, et à tout âge… Or comble de la contradiction, ceux-là même qui condamnent la rente et la transmission du capital ne voient aucune objection à ce que des gens en bonne santé cessent de travailler alors qu’ils sont encore en mesure de le faire, d’une façon ou d’une autre ! 

Peut-être faudrait-il se faire un peu bousculer et relire les propos de Rousseau, ce philosophe des Lumières : “Un rentier que l’État paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passants.” Il ajoute : “Dans la société, où l’homme vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.” Rousseau ne mâche pas ses mots, et après une pareille diatribe, principalement destinée à incriminer la transmission héréditaire du capital, on hésite à prendre une retraite même bien méritée : serons-nous alors un brigand ? N’est-il pas tout simplement immoral de contester le recul de l’âge de la retraite ?

La solidarité avec ceux qui travaillent

Le problème de l’âge n’est donc pas avant tout d’ordre économique, la question ne se réduit pas à “qui va payer et comment financer ceux qui ne travaillent plus ?”. C’est une question morale et ce, avant même d’être politique. Or un élément central permet de reconsidérer le problème : la solidarité. Si on ne travaille pas, si on est trop jeune ou trop âgé, ou trop malade ou empêché malgré soi, la solidarité est alors un moyen de survivre. Ceux qui travaillent deviennent solidaires de ceux qui ne travaillent pas, comme on l’a déjà été pour eux. Or il y a encore deux autres solidarités. D’une part la solidarité des travailleurs, entre eux. Nous la connaissons, c’est cette solidarité qui les pousse à s’unir pour garantir leurs droits. 

Mais il existe d’autre part une troisième forme de solidarité, moins repérée, la solidarité avec les travailleurs : la solidarité de ceux qui ne travaillent pas avec ceux qui travaillent. Ce point fondamental a été exposé en 1981 par Jean Paul II, dans Laborem exercens(cf. LE, n. 8.) L’enfant à qui on apprend à ne pas jeter le pain gagné par ses parents est ainsi solidaire de leur travail. Le retraité qui considère comme un appel moral de se mettre au service des autres, avec les moyens qui sont les siens à son âge, est solidaire de ceux qui travaillent. Pourquoi ? parce que le travail salarié n’est pas la seule forme d’activité, parce que la retraite ne signifie pas la fin de toute activité. Ainsi la retraite n’est pas signe de brigandage, comme une lecture enflammée de l’Émile de Rousseau pourrait nous laisser croire, mais à une condition : considérer que celui qui ne perçoit plus le salaire de son travail, mais bénéficie des efforts consentis par les autres n’est pas exonéré pour autant de son rôle et de son devoir social (cf. Émile ou de l’Éducation, Livre III, 1752). D’ailleurs, on sait bien que nombre de retraités se mettent activement et énergiquement au service de leurs parents très âgés ou de leurs petits-enfants, ou d’associations diverses à titre bénévole : ils soulagent le travail des autres.

Une autre mission dans la société

Conclusion, n’entretenons pas de manière revendicative une vision négative et réductrice du travail opposée à une vision hédoniste de la retraite, dans laquelle les damnés de la terre s’épuiseraient à fournir des mojitos à leurs aînés inactifs. Oui, tout travail est pénible et entraîne de la fatigue. Mais travailler, c’est avant tout faire quelque chose pour quelqu’un, que ce soit de manière salariée ou non, et cela donne toute sa noblesse à cette activité. Ne rêvons pas la retraite comme un eldorado de la flemme, mais comme un prolongement de notre mission dans la société, peut-être un peu plus tard que ce que nous avions prévu autrefois. Tant que nous aurons à cœur de faire quelque chose pour quelqu’un à tout âge de notre vie, nous serons des personnes justes, des êtres humains responsables. C’est à cette aune que nous devons reconsidérer le sens de notre travail actuel, et la perspective de la retraite. Avec ou sans cocotiers.

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