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Sœur Rosalie, un ange dans les taudis

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Anne Bernet - publié le 06/02/23

Elle n’avait peur de rien, sœur Rosalie, et surtout pas de braver l’autorité pour soigner ses ennemis. Fille de la charité de Saint-Vincent-de-Paul, elle a été béatifiée en 2003. L’Église la fête le 7 février.

« Une fille de saint Vincent de Paul n’a jamais le droit, quelles qu’en soient pour elle les conséquences, de manquer à la charité. » C’est au préfet de police de Paris, venu personnellement voir à quoi ressemble cette religieuse qui lui a été dénoncée comme complice des émeutiers parisiens de 1832, que sœur Rosalie, responsable de la communauté du quartier Mouffetard, répond ainsi, pas impressionnée le moins du monde par ce puissant personnage qui la menace d’un mandat d’arrêt. Avec une bonne grâce désarmante, cette femme de 47 ans reconnaît tout ce dont on l’accuse : oui, elle a caché des insurgés qui, leurs barricades tombées, pourchassés par la police, avaient besoin d’un asile ; oui, elle a soigné leurs blessés ; elle est même aller en chercher en plein combat, sous le feu des deux camps, pour les arracher à la mort ; oui, elle en a aidé à fuir… 

« Je suis fille de la Charité »

Elle ne nie nullement, pas plus qu’elle ne songe à préciser à ce haut fonctionnaire avoir aussi secouru soldats et officiers blessés, arraché, après l’avoir cherché partout où l’on se battait, d’une pile de cadavres le commandant de Montmahaut, père d’une de ses amies, laissé pour mort, percé de quarante-neuf plaies, et l’avoir entouré de tant de soins qu’il a guéri, mis en sécurité ceux que les faubouriens encolérés auraient abattus, s’être interposée entre eux et des prisonniers qu’ils voulaient fusiller, avoir prévenu l’archevêque, Mgr de Quelen, que les émeutiers s’apprêtaient à piller le palais épiscopal et comptaient lui faire un mauvais sort, avant de l’accueillir dans sa maison, la plus inviolable de la capitale. Inviolable, car la religieuse, depuis qu’elle est arrivée dans le quartier, petite novice de seize ans et demi, est vénérée de tous, même des pires anticléricaux, des révolutionnaires les plus acharnés, tant elle se dévoue sans compter à soulager l’invraisemblable misère de ce faubourg ouvrier. Le commissaire de police voisin l’a d’ailleurs dit, effaré, au Préfet : « Arrêter sœur Rosalie ?! Mais vous n’y pensez pas ! Vous allez ameuter tout le quartier ! »

Ce refus d’interpeller celle qu’on lui a décrite comme un danger pour l’ordre public a suffisamment surpris le préfet pour qu’il aille se rendre compte. Maintenant, il dévisage, incrédule, cette sœur en cornette qui a osé lui dire, quand il s’est présenté à son bureau de charité, rue de l’Épée-de-bois, de faire la queue comme tout le monde, et semble se moquer comme d’une guigne « d’être gravement compromise » et risquer l’arrestation… « Comment avez-vous osé vous mettre en rébellion contre la loi ? Je veux le savoir ! — Monsieur le préfet, je suis fille de la charité et je viens en aide aux malheureux partout où je les rencontre. Je cherche à leur faire du bien sans jamais les juger et je vous promets, si vous-même, vous étiez poursuivi et veniez me demander secours, qu’il ne vous serait pas refusé. »

Grandie en pleine Terreur

Sœur Rosalie est une finaude. Elle a vu, depuis sa naissance, au hameau de Confort, près de Gex, au diocèse de Belley, le 9 septembre 1785, la France en proie à tant de secousses politiques qu’elle sait le puissant du jour proscrit potentiel de demain… Le préfet le sait aussi ; il grommelle que, « pour cette fois, on va classer le dossier » mais, avant de se retirer, ajoute, sévère : « Mais ne recommencez pas ! » Imperturbable, sœur Rosalie répond : « Ah, cela, je ne peux vous le promettre… »

Grandie en pleine Terreur, elle a vu ses parents risquer leurs têtes pour aider les nombreux malheureux qui tentaient d’atteindre la frontière suisse, cacher des prêtres réfractaires, et même l’évêque.

Il en faut plus que des menaces, même celles d’un préfet de police, pour l’impressionner. Grandie en pleine Terreur, elle a vu ses parents risquer leurs têtes pour aider les nombreux malheureux qui tentaient d’atteindre la frontière suisse, cacher des prêtres réfractaires, et même l’évêque qui a passé plusieurs mois chez les Rendu, dans ce hameau perdu des confins du Jura, en le faisant passer pour un ouvrier agricole. Étonnée de la déférence avec laquelle ses parents traitaient cet employé spécialement peu doué pour les travaux des champs, Rosalie, Jeanne-Marie dans le siècle, a fini par surprendre le prétendu Pierre en train de dire la messe et, un matin, irritée d’une réprimande maternelle, s’est écriée : « Je vais dire à tout le monde que Pierre n’est pas Pierre ! » Anne-Marie Rendu a pris alors le risque d’expliquer à son aînée de quoi il retournait, et ce qui leur en coûterait à tous si quiconque apprenait que Monseigneur vit sous leur toit… Jeanne-Marie a retenu la leçon. Elle sait depuis ce que peut coûter le service de Dieu et celui du prochain.

Elle n’a jamais condamné personne

C’est ce qui l’a poussée, si jeune, à entrer chez les Filles de la Charité, avec l’appui de son parrain, M. Émery, supérieur de Saint-Sulpice, devenu, dans les bouleversements révolutionnaires, l’une des figures de l’Église de France. Pourtant, élevée dans l’horreur de la Révolution persécutrice, sœur Rosalie n’a jamais condamné personne pour ses opinions politiques, seraient-elles à l’opposé des siennes, pas plus qu’elle n’éprouve d’horreur pour ceux qui, au cours des grandes journées révolutionnaires, ont commis, au nom de la république, les pires crimes. Le sort de ces hommes n’est guère enviable. S’ils ont survécu à la chute de Robespierre en juillet 1794, aux épurations de Bonaparte qui a fait déporter un maximum de militants jacobins, ces gens se sont retrouvés au ban de la société. Leurs voisins, se souvenant des tueries auxquelles ils ont prêté la main, leur ont tourné le dos avec dégoût ; le travail leur a manqué et, peu à peu, ils ont souvent sombré dans une misère noire, doublée d’un ostracisme impitoyable les condamnant à une solitude irrémédiable. Paradoxalement, les seuls à ne pas s’être détournés d’eux sont ces catholiques qu’ils ont persécutés, massacrés, honnis et que, par fierté, pour ne pas renier les excès de leur jeunesse lointaine, ils continuent d’abreuver d’insultes, même quand ils leur apportent l’aide sans laquelle ils ne survivraient pas. 

Dans le quartier Mouffetard, habite l’un de ces anciens sans-culottes maintenant très âgé. L’homme a vécu à Nantes à l’époque de l’épouvantable proconsulat exercé sur la ville par le député du Cantal, Carrier, qui, trouvant la guillotine trop lente pour en finir avec « les ennemis du peuple », a eu l’idée, empruntée aux récits de la persécution de Dioclétien, d’entasser, sans jugement, sur de vieilles gabarres, des centaines de prisonniers tirés des geôles de la ville, puis de pousser ces embarcations au milieu de la Loire et de les couler, noyant ainsi leurs malheureux passagers entravés deux par deux, un homme et une femme, nus, unis dans ce que les bourreaux ont appelé « un mariage républicain »… Tel est probablement l’intéressant passé de ce vieillard… Quelqu’un a signalé son existence à sœur Rosalie, décrit son dénuement, le galetas misérable où il termine ses jours. Elle l’a ajouté à l’interminable liste des miséreux qu’elle secourt, lui a rendu visite, apporté de quoi manger, se chauffer, se soigner. D’abord mal accueillie, car le vieux hurle qu’il n’aime pas les bonnes sœurs, ni les corbeaux, ni les bondieusards, ni personne d’ailleurs, elle a fait celle qui n’entendait pas et continué à prendre soin de lui. Sans jamais lui parler religion puisque le bonhomme se prétend athée. Au fil du temps, il s’est adouci, s’est mis à attendre la visite de sa bonne sœur à lui pour laquelle, sans l’avouer, il ressent de la tendresse … 

Dans cette âme de vieux mécréant

Un matin, parce qu’il n’a rien d’autre, dans son dénuement, à lui offrir, il lui dit : « Tenez, ma sœur, je vais vous chanter une chanson que je connais depuis bien longtemps. » Sœur Rosalie s’attend à quelque refrain révolutionnaire, ou à un chant de cabaret comme elle en entend braillé par des ivrognes qu’elle a renoncé à détourner d’un vice devenu leur dernière consolation. Mais, au lieu de cela, le vieillard entonne un cantique, sans doute celui à Notre-Dame de la bonne mort, œuvre de saint Louis-Marie Grignion de Montfort : « Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours. Soyez mon assistance, prenez soin de mes jours, et quand ma dernière heure, viendra fixer mon sort, permettez que je meure de la plus sainte mort. » Silencieuse, Rosalie écoute le cantique jusqu’au bout et, à la fin, dit, les larmes aux yeux : « Que c’est beau ! Où l’avez-vous appris ? »

Le vieux se souvient : c’était pendant l’hiver 1793-1794. À Nantes, tous les jours, des fournées entières de « Brigands », des prisonniers vendéens, étaient envoyés à l’échafaud. Un matin, alors qu’il regardait passer en gueulant des insultes l’une des carrioles de la guillotine, il a entendu les condamnés chanter ce cantique. Bizarrement, air et paroles se sont imprimés dans sa mémoire. Cette petite musique taraudante n’a plus cessé de l’obséder et, souvent, il lui est arrivé de la fredonner sans faire attention au sens des couplets. Maintenant, il comprend ce qu’il chantait depuis si longtemps sans y penser. La grâce se déverse dans cette âme de vieux mécréant ; il demande à se réconcilier avec Dieu. Il mourra quelques mois plus tard, très pieusement, dans les bras de sœur Rosalie, en chantant jusqu’à son dernier souffle « sa chanson ». Sauvé par la compassion d’une fille de la charité, l’incommensurable miséricorde de Notre-Dame de la bonne mort, et la pitié de ses victimes dont les ultimes prières ont acheté le salut d’un de leurs bourreaux.

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