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Madeleine de Canossa, quand un ange désarme un ogre

Santa Maddalena di Canossa Shutterstock

© Zakhar Mar I Shutterstock

Anne Bernet - publié le 09/04/23

Née marquise, Maddalena ne se jugeait pas indigne de tout quitter pour servir le Christ et les pauvres. Son élégance et sa bonté subjuguèrent Napoléon. Canonisée en 1988, l’Église la fête le 10 avril.

Napoléon Ier n’a jamais été réputé pour sa courtoisie, et ses rapports avec les femmes se résument souvent, à en croire la petite histoire, à un florilège de mufleries, comme si la beauté, l’intelligence ou la naissance l’horripilaient au féminin. En fait, il est plus probable qu’elles l’effraient et que, se sentant mal à l’aise, il choisit d’être grossier face à celles qui l’impressionnent et qu’il laisse publiquement humiliées et rabaissées.

Que peut rétorquer, en effet, à l’Empereur la jeune épouse d’un officier supérieur qui vient de lui être présentée lors d’un bal à la cour, lorsqu’il lui déclare en guise de bienvenue : “Vous a-t-on déjà dit, Madame, que vous aviez de gros bras rouges ?” Il faut avoir gardé le ton des salons de Versailles pour oser répondre, comme la duchesse de Fleury, à laquelle il jette : “Alors, aimez-vous toujours autant les hommes ?” “Oui, Sire, quand ils sont polis !”

Il ne l’oubliera jamais

L’on comprend, dans ces conditions, que rencontrer le maître de l’Europe représente plus une épreuve qu’une joie. Surtout lorsque l’on se trouve dans la position inconfortable du vaincu… Un jour pourtant, à Vérone, celui que la bonne société catholique, en France comme en Italie, surnomme à mi-voix “l’Ogre de Corse”, rencontrera une jeune femme si différente des autres qu’il ne l’oubliera jamais et l’appellera “l’Ange”.

Cette jeune femme se nomme Maddalena de Canossa. Naître dans la plus haute aristocratie, hériter de biens considérables est certainement un avantage appréciable mais cela ne garantit ni le bonheur ni une vie paisible et plus d’un directeur de conscience, confident de souffrances intimes, dirait que “l’on ne mesure pas les misères qui se cachent sous les robes de soie”. C’est vrai et les premières années de Maddalena l’attestent.

Troisième enfant du marquis de Canossa, Madeleine est née à Vérone le 1er mars 1774 dans une famille de très ancienne noblesse. Sa vie, et celle de ses frères et sœurs, basculent en 1779 lorsque leur père meurt dans un accident de montagne. Peu après, leur mère se remarie. Ce second époux ne sera certes pas un parâtre pour les petits Canossa mais, à la mort prématurée de sa femme, ne sachant quoi faire de six enfants qui ne sont pas à lui, il en abandonne le soin à une gouvernante française. Cette éducatrice aux méthodes brutales s’acharne sur les orphelins, spécialement sur Maddalena, la plus douce, au point qu’elle en tombe malade. À 15 ans, son état est jugé désespéré. Presque à l’agonie, elle promet à Dieu, si elle guérit, de se consacrer à son service pour le restant de ses jours. Elle se remet.

Elle n’est pas faite pour la vie contemplative

Fidèle à sa promesse, Maddalena choisit le carmel dont la spiritualité l’attire. Elle y entre à 17 ans. Or tout se passe mal. Elle ne supporte pas l’enfermement et les contraintes de la clôture. Elle y étouffe, au point qu’elle doit quitter le couvent. Persuadée d’avoir mal agi en cédant à dégoûts personnels au lieu d’écouter l’appel divin, Maddalena tente un second essai, pis que le précédent. Cette fois, cependant, elle analyse les causes de sa répugnance. Elle n’est pas faite pour la vie contemplative et, même si elle s’applique à la prière et en sait le prix aux yeux de Dieu, elle préférerait se donner à des activités caritatives qui lui permettraient de se dévouer à ceux qui souffrent.

Or l’on commence à souffrir en ces années 1790, tandis que la Révolution française s’étend au reste de l’Europe et que Bonaparte entre en Italie. Devenus champ de bataille pour les armées françaises et coalisées, Piémont, Lombardie, Romagne et Vénétie subissent les affres de la guerre, de l’occupation, du pillage et même des violences anticatholiques car beaucoup de soldats français, sans-culottes endurcis, veulent transposer dans les régions conquises les méthodes qui ont décatholicisé la France.

Devant l’invasion, la famille Canossa fuit Vérone et se réfugie à Venise. Loin du palais familial et de son confort, Maddalena découvre pour la première fois la misère immense de tant de ses contemporains. Dans les taudis de la Sérénissime, des familles entières crèvent de faim, des enfants volent ou se prostituent pour survivre, sans espoir d’un avenir meilleur faute d’éducation, d’autres sont orphelins, abandonnés. Bouleversée, Maddalena comprend que sa voie est là : soulager ceux dont personne ne s’occupe. Sur l’instant, ces activités caritatives n’étonnent pas ses proches ; cela a toujours fait partie des obligations de la noblesse chrétienne. D’ailleurs, le retour à Vérone, la paix revenue, devrait l’amener à penser à autre chose. 

La visite de Napoléon

Il n’en est rien. Maddalena reprend dans sa ville natale ses occupations vénitiennes, sans que cela nuise à ses tâches et ses devoirs quotidiens, lourds. Aînée des filles, ses frères n’étant pas encore mariés, il lui incombe de faire marcher la maison, surveiller la domesticité, veiller aux dépenses, tenir le rang de la famille en organisant des réceptions. Si tout cela correspond peu à ses aspirations personnelles, Maddalena n’en laisse rien paraître et veille à tout avec efficacité, diligence et intelligence, révélant ses qualités d’organisatrice et d’administratrice. Lors de la visite de Napoléon, récemment couronné roi d’Italie, en 1805, il revient aux Canossa, première maison de l’aristocratie véronaise, de recevoir l’empereur. Là encore, Maddalena fait merveille, tenant admirablement son rôle et offrant une soirée inoubliable.

Même pour l’Empereur. Étonnamment, Mlle de Canossa va faire à ce misogyne blasé une très forte impression. Elle a l’élégance de la naissance, de la discrétion, de la pudeur, une délicatesse d’âme qui la rendent très différente des femmes qu’il côtoie d’ordinaire, soucieuses de briller et de plaire, superficielles et vaines. Lui qui ne perd jamais son temps à discuter avec elles, s’attarde à discuter avec cette jeune fille qui lui expose la misère ambiante, les grands besoins des pauvres et lui raconte ce qu’elle a entrepris, seule, pour tenter de les soulager. Napoléon, que ces questions ne préoccupent guère d’habitude, écoute, admiratif. Il n’oubliera ni son interlocutrice, cet “ange”, ni ses efforts puisque, à trois ans de là, lorsque Maddalena fondera la Congrégation des Filles de la Charité de Vérone, il lui fera donner le monastère San Giuseppe, abandonné, pour y installer son œuvre. 

Il faut la laisser faire

En attendant, encouragée par son directeur de conscience, don Luigi Libera, Maddalena se donne plus que jamais à ses œuvres. Cependant, elle éprouve un malaise croissant. Certes, elle fait du bien, mais, sa tournée des taudis terminée, elle rentre chez elle, retrouve le luxe du palais Canossa, ses serviteurs, sa table fine, son confort, tandis que, dehors, ses pauvres souffrent. Elle y voit une hypocrisie intenable, qui la révulse. Alors, un matin, en compagnie de quelques amies gagnées à sa cause, elle quitte pour ne plus jamais y revenir l’aristocratique demeure familiale et s’installe dans une masure délabrée, au cœur du faubourg le plus défavorisé de Vérone.

Être née marquise m’interdit-il l’honneur de servir le Christ Notre Seigneur dans ses pauvres ?

Cette fois, ses frères n’y tiennent plus. Ils ont toléré toutes ses fantaisies mais celle-ci jette l’opprobre sur leur famille : une Canossa ne saurait vivre dans de telles conditions et dans un tel endroit. À leurs reproches, Maddalena rétorque : “Être née marquise m’interdit-il l’honneur de servir le Christ Notre Seigneur dans ses pauvres ?” Il faut la laisser faire. Bientôt, ses activités se multiplient : ouverture d’écoles gratuites pour les enfants pauvres, cours de catéchisme, visites aux femmes hospitalisées. Maddalena veut aussi sensibiliser la bonne société à ces questions en organisant pour les dames et demoiselles des exercices spirituels ; elle veut également y intéresser le clergé et propose aux prêtres des retraites sacerdotales à San Giuseppe.

Les Filles de la Charité

La maison de Vérone solidement fondée, elle crée de nouveaux couvents à Venise, Trente, Bergame, Milan. Le 23 décembre 1828, son Institut reçoit l’approbation pontificale. Le 28 mai 1831, il se dote, à Venise, d’une branche masculine avec la création des Fils de Charité. Tout cela est lourd à porter ; Maddalena succombe à la tâche et s’éteint le 10 avril 1835. Elle sera béatifiée en 1941, canonisée en 1988. Son œuvre s’appelle désormais les Filles de la Charité canossiennes, afin de l’honorer. C’est dans la maison vénitienne que sera accueillie une autre future sainte, Joséphine Bakhita.

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