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Décryptage
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“En écoutant les chrétiens du Pakistan, j’ai eu l’impression de vivre les Actes des Apôtres”

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AED

Agnès Pinard Legry - publié le 21/04/23

Directeur de l’Aide à l’Église en détresse (AED), Benoît de Blanpré s’est rendu six jours fin mars au Pakistan. Un déplacement qui lui a permis "d’approcher par le cœur" la situation des chrétiens du Pakistan. "Pour eux les discriminations ne sont rien à côté de l’amour du Christ", confie-t-il à Aleteia. "C’est une leçon de foi et de courage." Entretien.

Qui sont les chrétiens du Pakistan ? Comment vivent-ils au quotidien malgré les discriminations ? Quelle est leur place dans la société pakistanaise ? République islamique, le Pakistan compte 230 millions d’habitants, dont 97% de musulmans, majoritairement sunnites. Les 3% restants sont hindous, sikhs et chrétiens (1,6%). Malgré une Constitution autorisant a priori toutes les confessions, les discriminations sont le lot quotidien de ces minorités. Les lois draconiennes de lutte contre le blasphème en sont la preuve. C’est pour répondre à ces questions et “approcher par le cœur” leur réalité que Benoît de Blanpré, directeur de l’Aide à l’Église en détresse (AED) en France, s’est rendu au Pakistan fin mars. À Lahore d’abord, puis le long de la frontière avec l’Inde avant de terminer par Islamabad, la capitale. Accueilli par Mgr Shaw, archevêque de Lahore depuis 2009, et par l’évêque d’Islamabad Mgr Arshad, il a pu échanger avec plusieurs chrétiens pour mieux comprendre leur quotidien sur place. Un temps de découverte et de rencontre privilégié.

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Aleteia : La Pakistan est tristement connu pour ses lois anti-blasphèmes et pour les emprisonnements bien souvent arbitraires qui y sont liés. Avez-vous pu échanger avec quelqu’un dans cette situation ?
Benoît de Blanpré :
Oui, cela a été ma première rencontre marquante dans le diocèse de Lahore. J’ai fait la connaissance d’un père de famille chrétien qui a été emprisonné pendant cinq ans, de 2015 à 2020, parce qu’il avait été accusé d’avoir participé aux manifestations après les attentats de 2015 commis par un islamiste. La police est venue le chercher chez lui mais il n’était pas là donc elle a emmené son père. Dès qu’il est revenu il s’est rendu à la prison pour prendre la place de son père. Cet homme à passé cinq ans derrière les barreaux pour “rébellion” alors qu’il ne faisait que manifester car il trouvait que les autorités ne protégeaient pas assez les chrétiens. La première année il n’a pu voir personne, la deuxième année seulement sa femme et ses enfants n’ont pu venir qu’au bout de deux ans. Son témoignage m’a bouleversé tant il était simple, sincère, beau et douloureux. “Ils nous traitaient comme des chiens et nous donnaient la nourriture des animaux”, m’a-t-il raconté. Les gardiens lui disaient en permanence que s’il se convertissait, ils le libéreraient. Mais lui a toujours refusé d’accepter ce chantage.

Il avait cette certitude qu’il ne préférait rien à l’amour du Christ, que les discriminations subies ne sont rien à côté de l’amour du Christ.

Alors que je lui demandais ce qui l’a fait tenir dans de telles conditions, il m’a répondu que c’était grâce à la prière. Il récitait tous les jours les psaumes et le chapelet.” Jésus a donné sa vie pour moi alors je peux donner ma vie pour lui”, m’a-t-il confié. Il a également cité saint Jean : “Seigneur à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle.” Ce père de famille est un homme tout simple, au visage avenant. Au cours de notre discussion, il avait son dernier garçon sur les genoux et l’autre à côté. Alors qu’il me racontait l’horreur et les conditions de sa détention, il avait cette certitude qu’il ne préférait rien à l’amour du Christ, que les discriminations subies ne sont rien à côté de l’amour du Christ. C’est une leçon de foi et de courage incroyable.

Son cas était-il isolé ?
Au Pakistan on met d’abord les personnes en prison et ensuite elles bénéficient plus ou moins rapidement d’un procès expéditif. Le cas de ce père de famille est malheureusement loin d’être isolé. Les personnes accusées qui arrivent en prison ne savent généralement pas pour combien de temps. Quand le procès a lieu, il n’est pas rare qu’elles soient acquittées. Mais c’est une façon de faire taire, de mettre la pression sur les chrétiens.

Pouvait-il pratiquer “librement” en prison ?
Oui, il chantait par exemple les psaumes avec d’autres chrétiens emprisonnés. Ils le faisaient dans leurs cellules sans se cacher. Un peu comme les apôtres en un sens. Il a employé des mots pour me raconter son témoignage d’une grande profondeur spirituelle mais d’une simplicité totale. J’avais l’impression de revivre les Actes des Apôtres. Ils ont accepté l’inconfort et la discrimination mais ont refusé de renoncer à leur foi. Les chrétiens, malgré leur petit nombre et les discriminations qu’ils subissent, ne se cachent pas. Ils ont officiellement le droit d’être là et ont une liberté religieuse. Ils s’appuient sur la loi pour pratiquer leur foi même s’ils en subissent de graves conséquences. Ce sont des gens simples et courageux.

Désormais, vous pouvez aussi être condamné pour les blasphèmes que vous avez pu penser.

Malheureusement les lois anti-blasphème se renforcent dans le pays…
Oui. Auparavant vous pouviez être condamné si jamais vous aviez blasphémé contre l’islam, le coran, ou le prophète. Vous pouviez également être emprisonné sur simple déclaration, c’est-à-dire si quelqu’un vous accuse de blasphème. Désormais, vous pouvez aussi être condamné pour les blasphèmes que vous avez pu penser. Nous passons ainsi de la vérité d’un fait à la rumeur pour en arriver “préventivement” à une mise en prison pour ce que vous auriez pu penser ! Cela crée, pour les chrétiens, un sentiment d’insécurité, de suspicion, de délation, de peur !

Pourquoi une telle marginalisation, une telle discrimination envers les chrétiens ?
Pour le comprendre il faut remonter à la création du Pakistan. Ce territoire faisait partie de l’empire britannique des Indes et a donc été sous l’autorité des anglais pendant très longtemps. Or dans l’empire, les hindous étaient largement majoritaires avec des minorités (musulmane, chrétienne, sikh…). Au début du siècle, en 1905, les musulmans ont commencé à affirmer qu’ils ne pouvaient pas tous cohabiter dans un seul et même empire. C’est la théorie des deux nations, musulmans et hindous formant deux nations séparées. Cette théorie a précédé à la partition des Indes en 1947 et à la création du Pakistan, un territoire donné aux musulmans, dont le nom signifie littéralement “le pays des purs”. Les chrétiens qui étaient sur ce territoire se sont retrouvés d’un coup absolument minoritaire dans un pays.

J’ai découvert ce qu’était la discrimination sociale. Quand vous êtes chrétien, vous n’êtes pas considéré comme un citoyen, vous avez toujours la seconde place, le second choix.

Mais autant les musulmans d’Inde défendaient la théorie des deux nations, autant ayant eux-mêmes souffert de discriminations ils ont tenu à ne pas reproduire la même chose. Ils ont donc inscrit la liberté religieuse dans la constitution. On voit ainsi d’un côté au Pakistan des églises, des messes célébrées ouvertement etc et de l’autre des chrétiens discriminés par les lois qui mettent une pression insidieuse sur eux. Officiellement et au premier abord, les chrétiens peuvent avoir une vie tout à fait normale. Mais j’ai découvert ce qu’était la discrimination sociale. Quand vous êtes chrétien, vous n’êtes pas considéré comme un citoyen, vous avez toujours la seconde place, le second choix. En d’autres termes, vous ne faites pas totalement partie du “pays des purs” créé par les musulmans pour les musulmans. Vous êtes toléré. C’est vraiment de la discrimination.

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Messe au Pakistan.

Quelle différence avec les persécutions ?
Au Nigeria il y a de la persécution : on vous tue pour ce que vous croyez. Ici vous n’avez pas 100% des droits de l’ensemble de la population mais vous faites quand même partie de la société. Vous pouvez inscrire vos enfants à l’école mais ils ne seront jamais prioritaires. créé objectivement de la discrimination. C’est un système très pernicieux.

Le pari de l’Église est de former les chrétiens aujourd’hui pour qu’ils aient demain une place dans la société.

Comment se positionne l’Église catholique au Pakistan ?
L’Église réalise un travail très important pour éduquer les chrétiens en ouvrant des écoles primaires et secondaires dans lesquelles elle accueille les chrétiens mais aussi toute la population. Le pari de l’Église est de former les chrétiens aujourd’hui pour qu’ils aient demain une place dans la société. En remontant progressivement l’échelle sociale ils vont pouvoir participer à la vie sociale et économique du pays et faire évoluer les choses. Dans ces écoles chrétiennes, tenues par des religieux et religieuses, il y a aussi beaucoup de musulmans car ils savent que la formation est bonne. Les musulmans respectent ainsi l’Église comme institution, pour ses valeurs de sincérité, d’honnêteté et de charité. L’action de l’Église est unanimement reconnue car elle œuvre pour le bien commun, pas uniquement pour sa communauté.

Votre regard a-t-il changé sur le Pakistan ?
J’ai vraiment découvert la discrimination sociale systémique et systématique qui s’immisce dans la vie quotidienne des chrétiens. Mais, dans le même temps, j’ai vu comment ces derniers étaient fiers de leur foi. Ils ne se cachent pas et considèrent qu’ils ont toute leur place dans le pays. Ils n’avancent pas la tête baissée, ils sont dignes. Ils souffrent mais à côté du Christ, pour le Christ, et cela les fait avancer. J’ai demandé à l’archevêque de Lahore si la situation des chrétiens s’était améliorée ou si elle s’améliorait. Il m’a répondu : “Je ne sais pas si elle s’améliore mais nous améliorons notre capacité à nous adapter.” Les chrétiens du Pakistan ne sont pas capables pour le moment de changer les lois. Mais dans cet environnement hostile, ils arrivent à se faufiler et à se bâtir progressivement un avenir meilleur.

En partenariat avec l’AED

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