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Récit d’un ancien combattant d’Indochine : “La foi ne m’a jamais quitté”

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Bruno de la Maisonneuve, aujourd'hui âgé de 92 ans.

Cécile Séveirac - publié le 14/05/23

Ancien des guerres d’Indochine et d’Algérie, Bruno de la Maisonneuve raconte à Aleteia son expérience de la guerre en Indochine, où il a combattu le Vietminh de 1952 à 1954 en tant qu’enseigne de vaisseau. Jeune officier inexpérimenté, il est pourtant rapidement confronté à la guerre et se voit confier de lourdes responsabilités. "La foi a toujours été un pilier de mon existence. Elle ne m’a jamais lâché", confie-t-il à Aleteia. Rencontre.

L’Indochine : beaucoup y ont laissé leur peau, mais beaucoup aussi sont ceux qui ont abandonné sur ses rivages une partie de leur âme, entre le Tonkin et la Cochinchine, comme l’a si bien décrit le capitaine Paul-Alain Léger, officier de toutes les guerres contemporaines et auteur de Aux carrefours de la guerre.

“C’est le mal jaune”, sourit Bruno de la Maisonneuve, 92 ans, dont les yeux s’allument d’une flamme qui ne dément pas. “Quand je suis arrivé là-bas, en Indochine, j’avais 20 ans tout mouillés, je ne connaissais rien au monde”, assure-t-il à Aleteia. “En Asie, notamment en Indochine, la beauté imprègne tout : le paysage, les gens par leur gentillesse, les femmes… Tout. Absolument tout ! C’est quelque chose d’indescriptible, qui vous saisit et qui ne vous lâche pas, il n’y a rien à faire. Voyez : j’ai 92 ans, et je sais que je mourrai comme ça, avec ce mal jaune.”

Bruno de la Maisonneuve est un ancien officier de marine, enseigne de vaisseau au moment de son service en Indochine (grade d’officier subalterne, correspondant à celui de lieutenant, ndlr). Alors qu’il échoue au concours d’entrée de Navale, il s’engage en tant qu’Élève Officier de Réserve, et se propose immédiatement comme volontaire pour l’Indochine. Six mois plus tard, le 24 avril 1952, il quitte l’aéroport d’Orly pour atterrir à Tan Son Nut (proche de Saïgon). Il a 20 ans.

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Bruno de la Maisonneuve, jeune enseigne de vaisseau

J’ai été élevé comme ça, et j’ai gardé cette idée que Dieu était présent à chaque instant de ma vie.

Pour ce jeune homme, c’est tout sauf une guerre coloniale. C’est une opération de sauvetage contre la vague rouge qui déferle alors sur l’Asie, mélange des velléités soviétiques et de l’appétit insatiable de l’empire du milieu. “En 1952, Mao Tsé Toung était au pouvoir depuis trois ans. Son but était d’avaler l’Indochine en passant par le Vietminh. Nous avions une mission aussi en tant que chrétiens, celle de défendre une population en partie catholique. Dans nos cœurs de militaires d’active, c’était quelque chose d’important. Mais dans l’opinion publique, tout cela était très lointain et n’intéressait personne.”

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Vivre avec la mort en perspective 

Le jeune lieutenant est affecté à Cantho, au Sud-Vietnam, dans le delta du Mékong, au sein de la Flottille Amphibie Indochine Sud (FAIS). On la surnomme la “Marine Kaki”, celle qui est la plus impliquée dans les combats, en soutien à l’armée de Terre, opérant sur les fleuves, les rizières et les rachs (bras de rivière) où les plus gros bateaux ne peuvent pas naviguer. La réalité de la guerre et du terrain ne tarde pas à s’imposer à lui. À peine arrivé, son supérieur lui demande de relever deux enseignes de vaisseau ayant sauté sur une mine. “Je n’ai pas eu forcément peur. Je suis de nature optimiste. Et puis, quand on est jeune, on a tendance à se dire que la mort, ça n’est pas pour nous, c’est pour les autres.”

Bruno de la Maisonneuve frôle en effet plusieurs fois la mort. Ou plutôt la mort semble-t-elle systématiquement passer à côté de lui. Alors qu’il dérive sur le Mékong, en reconnaissance, un coup de feu brise le silence de la nuit. “Le gars qui était à côté de moi, un officier vietnamien, est tombé raide mort, une balle en plein front. Ce sont évidemment des choses qui vous marquent, mais on vit avec : si l’on pensait tout le temps à la mort, nous n’irions pas loin en opération.” Un autre jour, il manque de sauter sur une mine : “Le Viet a loupé son coup à la seconde près.”

Je leur disais que la guerre, au fond, c’est dégueulasse, mais qu’il fallait la faire dignement, ou en tout cas le plus proprement possible.

Dans le tumulte de la guerre pourtant, “ma foi ne m’a jamais quitté”, affirme Bruno de La Maisonneuve. “Je suis issu d’une famille très croyante, même si nous n’étions pas des grenouilles de bénitier”, rit-il. “J’ai été élevé comme ça, et j’ai gardé cette idée que Dieu était présent à chaque instant de ma vie. La foi a toujours été un pilier de mon existence. Elle ne m’a jamais lâché.” “Quand mon père est mort en Indochine, où il servait en même temps que moi, les gens de sa région s’en sont souvenus aussi parce qu’il allait à la messe le dimanche et communiait avec eux. Pendant la guerre d’Indochine, les communautés catholiques étaient très ancrées. Je vous assure que les catholiques vietnamiens, ce n’est pas de la rigolade ! Nous participions avec eux aux célébrations, même s’il ne nous était pas toujours possible d’aller à la messe le dimanche en opération.”

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La “Marine Kaki”, opérationnelle dans les fleuves et les rizières.

La guerre, “un mal absolu”

Pourtant, Bruno de La Maisonneuve ne se fait pas d’illusions. Il rejoint le constat sans appel d’Hélie de Saint-Marc : “La guerre est un mal absolu.” Il parle franchement à ses hommes. “Je leur disais que la guerre, au fond, c’est dégueulasse, mais qu’il fallait la faire dignement, ou en tout cas le plus proprement possible.” Il l’apprend à ses dépends, alors qu’il tire une fois dans la rizière, pensant avoir affaire à des Viets. Il blesse en réalité une petite fille d’une dizaine d’années, portée à bout de bras par sa mère. “J’ai eu honte”, avoue-t-il. “Je l’ai ramenée à l’hôpital. Je me souviendrai toute ma vie du regard que m’a jeté une infirmière religieuse, lourd de reproches.”

Ne restez pas inertes. La vie, ce n’est pas rester dans son canapé à pianoter sur un smartphone. C’est aller vers l’inconnu.

Bruno de la Maisonneuve assiste de loin, impuissant, au désastre de Dien Bien Phu. “Quand on connaît le nombre de gens qui y sont restés, cela fait très mal”, reconnaît-il. “Mais ce genre de grands événements, nous n’en parlons pas. Il y a quelque chose de très personnel là-dedans. Les militaires n’aiment pas mettre ça en avant. C’est pareil pour l’Algérie.”

On ne quitte jamais vraiment l’Indochine

Après l’Indochine et l’Algérie, Bruno de La Maisonneuve poursuit sa carrière militaire, tout en montant une association d’aide humanitaire au Cambodge, “Espoir en Soie”. “C’est un pays où la population est démunie et ne connaît pas l’eau potable, ne peut pas envoyer ses enfants à l’école maternelle, dort sous des tôles. Un enfant sur cinq mourait avant l’âge de cinq ans. J’ai décidé de prendre ces sujets à bras le corps. Nous terminons cette année l’équipement de 10.000 familles pour leur permettre de boire de l’eau potable, avec un filtre en céramique qui tue les bactéries.” Pas une année ne s’écoule sans un voyage en ex-Indochine. De 1952 à 2023, la boucle est bouclée.

Et lorsqu’on lui demande un conseil pour la jeunesse, Bruno de la Maisonneuve marque un temps de silence, avant de répondre, sans ambages : “Il faut s’engager. Ne restez pas inertes. La vie, ce n’est pas rester dans son canapé à pianoter sur un smartphone. C’est aller vers l’inconnu. On ne sait pas toujours à quoi s’attendre, bien sûr. Il y aura beaucoup de doutes. En ce qui me concerne, je me tourne vers Dieu dès que j’ai des questionnements. Et ça marche ! J’ai toujours eu une réponse. Parfois il suffit de s’adresser à Dieu.”

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