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Le casier du professeur, nouveau terrain militant

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Aline Morcillo / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Henri Quantin - publié le 14/06/23

Chaque année, les éditeurs déversent dans les casiers des professeurs de Lettres de nouveaux livres dont ils vantent les mérites avec de grosses ficelles militantes. L’écrivain Henri Quantin, qui est aussi professeur, déplore l’emballage commercial de ces messages politiques qui ne rendent pas service à la littérature.

Longtemps le casier d’un professeur ne fut instructif que sur son propriétaire. Feuilles éparses ou pochettes bien alignées, indices de la matière enseignée (blouse blanche en boule, exemplaires défraîchis du Candide de Voltaire ou du Capital de Marx, tube à essai, boîte de volants de badminton), signes ostensibles de consommation d’un antidépresseur non déclaré (café ou chocolat)… Parfois, un casier toujours vide et pourtant doté d’un nom ouvre mille hypothèses sur un collègue, son sérieux, son état de santé, sa maniaquerie du rangement, sa retraite anticipée ou sa lutte pour dématérialiser l’enseignement et sauver des arbres.

Logique commerciale

En fin d’année, toutefois, les choses changent et, en Lettres surtout, le casier devient plus instructif sur le monde de l’édition que sur l’usager du mobilier scolaire. Chaque année, les grands éditeurs déversent sur les collèges et lycées les livres qu’ils rêvent de transformer en best-seller académiques. Les six éditions concurrentes de la nouvelle œuvre au programme manifestent l’image que la logique commerciale se fait d’un adolescent : de Rimbaud façon street art à La Princesse de Clèves illustré par un cœur rose bonbon percé d’une flèche, il semble exclu que la lecture élève un peu au-dessus du catalogue de produits dérivés de films à succès. “Former le sens esthétique des élèves et cultiver leur goût” figure parmi les objectifs de l’enseignement du français. On ne peut pas dire que les éditions scolaires y aident beaucoup.

Même quand un tableau célèbre orne la couverture, il est recouvert par des bandons criards signalant “un dossier pédagogique” et par une pastille jaune fluo “Nouveau bac”. À se demander si ce n’est pas de cela que s’inspirent les écologistes de 14 ans qui jettent de la peinture dans les musées… Hors de question, en tout cas, que l’élève puisse penser un instant qu’une œuvre littéraire n’a pas pour seule vocation de faire gagner quelques points dans un examen.

Plus récente, sans doute, est la manière qu’ont certains éditeurs de proposer clés en main une œuvre jusqu’ici inconnue, qu’ils conseillent vivement, arguant qu’elle cadre parfaitement avec les nouveaux programmes. Le “livre de l’enseignant” est joint : votre cours est prêt, partez en vacances en paix et dites merci, heureux professeurs. On peut s’étonner de cette tendance à exhumer des œuvres oubliées ou à valoriser des auteurs contemporains, alors que les programmes appellent à “construire une culture commune”, ce qui suppose que priorité soit donnée à des textes canoniques. À moins, bien sûr, qu’on estime que cette culture doit être réservée aux citoyens du monde nouveau.

Grosse ficelle militante

Les livres proposés, surtout, cachent mal la grosse ficelle militante. Les éditions Actes Sud, par exemple, offrent cette année à tous les professeurs de Lettresun libelle de 1866, Guerre aux hommes, d’Olympe Audouard. La première phrase aura le grand mérite d’être comprise de presque tous les lycéens : “Messieurs, c’est bel et bien la guerre que je vous déclare.” Le réquisitoire, aussi vite compris que lu, est un peu poussif. Il est suivi d’une galerie de portraits satiriques qui visent à établir un bestiaire masculin : on ne peut pas dire que nommer “l’homme crapaud” “M. Crapaudas” soit d’une grande puissance créatrice, mais il va de soi, dans ce choix éditorial, que l’étude n’a rien à voir avec les qualités littéraires du texte.

Voyez le “dossier iconographique” du volume : sous le titre “Luttes féministes : un combat sans fin”, les photos représentent, successivement, la couverture de la bande dessinée Journal d’une femen, trois membres du collectif “Collages féminicides Lyon” et quelques manifestants américains défendant le droit à l’avortement. Parmi eux, au premier plan, une femme porte une pancarte “Stop the war on women“. La photo apparaît comme un aveu involontaire : l’avenir du cours de Lettres est la manifestation, suite logique d’un enseignement qui réduit toute œuvre à un slogan contemporain.

Rejoignez la lutte

L’amusant est que la quatrième de couverture laisse deviner que l’éditeur lui-même ne semble pas croire à la valeur littéraire du texte qu’il propose. En guise d’éloge du texte d’Olympe Audouard, il écrit : “La démonstration est vivante, l’argumentation maîtrisée et le ton volontiers railleur.” “Argumentation maîtrisée” : y a-t-il un auteur au monde pour se flatter d’un tel éloge, plus adapté à la copie d’un élève de seconde méritant ? Dira-t-on de Proust que la syntaxe de la phrase complexe est maîtrisée ou de Céline qu’il maîtrise l’usage des points de suspension ?

La suite de la quatrième de couverture nous instruit sur la “vraie” raison d’étudier Guerre aux hommes : “Mais l’offense n’est pas sans conséquences : elle vaut à l’autrice d’être exclue des manuels d’histoire littéraire. Cette édition y remédie.” Rejoignez la lutte d’un éditeur courageux, hardis professeurs : en faisant étudier ce mince ouvrage, vous n’éveillez pas seulement l’esprit de vos élèves à une réflexion sur la justice, vous œuvrez vous-même pour la justice. Vous n’êtes plus le “simple professeur” chanté par Jean-Jacques Goldman, mais un héroïque combattant de l’émancipation féminine. Vous n’étudiez plus Zola, vous diffusez courageusement “J’accuse”, vous accompagnez Dreyfus à l’île du Diable. En un mot, vous résistez.

Dormez en paix, citoyens

Qu’il soit militant ou commercial, le coup marchera sûrement : Guerre aux hommes sera étudié largement par les élèves de seconde à la rentrée. Ce n’est évidemment qu’un début. Après l’objet d’étude de seconde “La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle”, le lycéen prolongera la réflexion en première avec “La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle”. À ce stade, certes, le professeur pourra choisir le Gargantua de Rabelais ou Les Caractères de La Bruyère. Heureux les élèves qui seront ainsi tirés vers le haut et détournés de leur piercing de nombril.

Une troisième œuvre, toutefois, complète le choix : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, littérairement plus pauvre encore que Guerre aux hommes. Les noms grecs ont décidément de nombreuses ressources : après de Charybde en Scylla, le lycéen apprendra qu’on peut tomber d’Olympe en Olympe. Deux ans d’étude de la “littérature d’idées” pour accéder à la fine pointe de la pensée de Renaud : “Les hommes sont des salauds, des pas beaux.” Y a-t-il besoin d’un professeur de Lettres pour cela ? Dormez en paix, citoyens : quand l’Éducation nationale renonce à réduire la littérature à un message politique manichéen, des éditeurs y veillent.

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ÉducationLittératureprofesseur
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