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Moldavie : l’Église orthodoxe veut quitter Moscou

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Shutterstock I Ksenz-E

Église orthodoxe à Chisinau, capitale de la Moldavie.

Jean-Baptiste Noé - publié le 23/11/23

Le débat est lancé dans l’Église moldave pour décider s’il faut ou non rester dans le giron de l’Église orthodoxe russe. L’analyse du géopoliticien Jean-Baptiste Noé sur cette conséquence de la guerre en Ukraine, qui suscite de grandes craintes dans le monde orthodoxe, mais aussi en Europe.

Vue de France, la Moldavie n’est pas le pays le plus palpitant. 2,5 millions d’habitants (à peine plus que Paris), coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, mais avec un accès à la mer Noire. Pays le plus pauvre d’Europe, il a accueilli près de 500.000 réfugiés ukrainiens, ce qui est colossal pour un pays si petit et si pauvre. L’orthodoxie y est majoritaire, rattachée au patriarcat de Moscou.

Mais les choses pourraient changer. Mi-novembre, plusieurs prêtres de Chisinau, la capitale, ont proposé de quitter l’Église de Moscou afin de se rattacher à l’Église de Roumanie, plus proche sur le plan géographique et moins inquiétante sur le plan politique. Une vision qui n’est néanmoins pas partagée par le métropolite de Moldavie, qui a confirmé que son Église était un membre autonome de l’Église russe et qu’il n’envisageait pas de rejoindre l’Église roumaine. Une information qui contredit le souhait du Premier ministre de Moldavie, Dorin Recean, qui a proposé au métropolite de quitter Moscou pour Bucarest. 

Tensions internes

Après consultation du clergé par le métropolite, il s’est avéré que l’Église moldave est partagée : les prêtres de la capitale sont majoritairement favorables au fait de quitter le giron russe quand ceux des villes et des campagnes veulent y rester. Le débat est donc autant politique que géographique. Pour tenter d’apaiser les tensions, le métropolite Vladimir a annoncé qu’il se rendrait à Moscou pour rencontrer le patriarche Kirill afin d’évoquer la situation en Moldavie.      

Si la Moldavie est loin de Moscou, elle est proche de la Russie. Entre la Moldavie et l’Ukraine se trouve la région autonome de la Transnistrie, affiliée à la Russie, où réside en permanence un contingent de l’armée russe. Au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine, les Moldaves ont craint une jonction de l’armée russe et de l’armée basée en Transnistrie, via la ville d’Odessa ; jonction qui aurait pu permettre une invasion de la Moldavie. Tiraspol, la capitale de la Transnistrie, est située sur la route Odessa-Chisinau, à équidistance des deux villes. Ce scénario du pire n’a pas eu lieu, l’armée russe n’ayant pas réussi à atteindre Odessa. Mais l’échec de la contre-offensive ukrainienne et la fragilité de l’armée de Kiev font craindre un effondrement militaire qui ouvrirait alors la voie à la Russie. Pour l’Église orthodoxe, quitter Moscou pour Bucarest reviendrait à se mettre sous la protection de l’Union européenne. 

La guerre en Ukraine rebat les cartes de l’orthodoxie et de l’influence de Moscou sur ses églises rattachées.

Comment rester russe quand le pays demande à rejoindre l’UE et bénéficie déjà d’aides économiques venant de Bruxelles ? Comment rester russe aussi quand l’Église d’Ukraine a rompu avec Moscou pour devenir autocéphale ? La guerre en Ukraine rebat les cartes de l’orthodoxie et de l’influence de Moscou sur ses églises rattachées. Côté russe, ce n’est pas tant la perte de 2,5 millions d’habitants qui compte, perte compensée par les populations du Donbass rattachées de fait à la Russie, que le symbole que cela renvoie. L’Église orthodoxe russe qui se veut l’héritière de Rome et de Constantinople et qui a longtemps voulu faire l’unité autour d’elle voit des Églises quitter son giron. L’affect et le symbole l’emportent ici sur le poids démographique et religieux réel. 

Politique européenne

D’autant que l’Union européenne demande à la Moldavie d’appliquer les sanctions économiques contre la Russie, en échange du soutien de Bruxelles. On comprend alors que ce soit le Premier ministre lui-même qui ait demandé au patriarche moldave de rompre ses liens avec la Russie, d’autant que dans le monde orthodoxe, la distinction du temporel et du spirituel n’est pas celle du monde catholique. La Roumanie a quant à elle annoncé soutenir la Bessarabie, une région aujourd’hui partagée entre la Moldavie et l’Ukraine, mais qui a longtemps appartenu à la Roumanie. Contrecoup de la guerre russe en Ukraine, les nationalités, les souvenirs historiques des anciens découpages frontaliers, les alliances et les liens séculaires se réveillent dans une région dont on croyait les frontières désormais figées.

L’union religieuse ne serait-elle pas un prélude à une réunion politique ?

Le feu couvait sous la cendre, le positionnement de l’Église moldave n’étant que la conséquence de mouvements séculaires autonomistes et régionalistes non éteints. C’est ainsi que dans un village proche de la Transnistrie, un monument aux héros roumains de la Seconde Guerre mondiale a été érigé, dans un mouvement à la fois pro-Roumanie et anti-Russie. Durant cette guerre, l’armée roumaine avait envahi la Moldavie pour bâtir une “Grande Roumanie”, ce qui suscite toujours de la nostalgie chez les uns et de l’effroi chez d’autres. 

Le bouillonnement des nations

Que l’Église moldave soit rattachée à l’Église roumaine est vu, par les indépendantistes moldaves, comme le premier pas du rattachement de la Moldavie à cette “Grande Roumanie” dont ils ne veulent pas. L’union religieuse ne serait-elle pas un prélude à une réunion politique ? À tout choisir, mieux vaudrait alors dépendre de Moscou, qui est loin, plutôt que de Bucarest, qui est très proche.      

Au sein d’une Europe qui croyait n’avoir à traiter que des dossiers économiques et financiers voilà que ressurgit non seulement la guerre militaire, la vraie guerre, mais aussi des sentiments vieux comme l’antique que beaucoup pensaient révolus : la nation, la religion, le peuple. Un bouillonnement en cours entre Transnistrie, Bessarabie et Moldavie, qui pourrait peut-être s’étendre au reste de l’Europe. 

Tags:
EuropeGuerre en UkraineOrthodoxesRussie
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