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Noël, une appropriation culturelle divine ?

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Henri Quantin - publié le 14/12/22

Le délit d’appropriation culturelle au théâtre, vous connaissez ? Quand un artiste joue un personnage appartenant à une "communauté" qui n’est pas la sienne, il pratique un acte de domination culturelle. En interdisant aux hommes de se rejoindre dans l’art, explique l’écrivain Henri Quantin, c’est peut-être le Dieu incarné lui-même qui est visé.

On se souvient du scandale d’un récent festival d’Avignon, à cause d’un metteur en scène coupable de faire jouer Othello à un comédien qui n’était pas noir. Voici que vient de sortir un nouvel épisode de la guerre contre le jeu théâtral, cette école de la liberté, de la distance, de la non-coïncidence, du pas de côté face à l’esprit de sérieux.  Une comédienne ne peut pas, apprend-on, jouer l’histoire d’une transition de genre sans être elle-même transgenre. Ainsi le directeur du Théâtre 13 a-t-il déprogrammé Pour un temps sois peu, mis en scène par Léna Paugam à partir d’un monologue de Laurène Marx dont elle avait acheté les droits. Hélène Rencurel, la comédienne qui jouait jusqu’ici ce texte, n’est pas transgenre, ce qui lui a valu de tomber sous le couperet de “l’appropriation culturelle”. Manifestation, peur de heurter les sensibilités, annulation : les étapes de la capitulation sont désormais banales.

Faire entendre les mots d’un autre que soi

Première victime de cette déprogrammation, Léna Paugam a fait une remarque d’une simplicité qu’on aurait appelée “désarmante”, si elle avait eu réellement pour effet de désarmer l’imbécillité : “Il me semble problématique de dire que parce que l’on n’est pas concerné, on n’a pas le droit d’aborder un sujet.” La déclaration est fort diplomatique, tant la situation pouvait appeler d’autres adjectifs que “problématique”. De fait, affirmer que seul un transgenre doit pouvoir jouer un transgenre revient à nier le principe de base du théâtre : la possibilité de faire entendre les mots d’un autre que soi. En 472 avant Jésus-Christ, à Athènes, Eschyle écrivait Les Perses, une des tragédies inaugurales de la longue histoire de la scène occidentale. Au cœur de la cité victorieuse, il imaginait cet acte inouï de donner voix aux vaincus de Salamine et à leur chef Xerxès. Quel que soit le cri de victoire athénien que puisse contenir en creux le chant de désolation des perses vaincus, Eschyle donnait place à la souffrance des autres sur la scène de sa cité victorieuse : il est heureux que nul ne lui ait interdit d’aborder ce sujet, sous prétexte qu’il n’était pas perse.

Le soupçon d’appropriation culturelle est plus inepte encore quand il s’agit du comédien, du moment qu’on est capable de distinguer le personnage de la personne qui le joue. Interdira-t-on de jouer Phèdre à une comédienne qui n’est pas grecque ? Seule une palestinienne sera-t-elle autorisée à jouer Bérénice ? Vérifiera-t-on que celui qui joue Harpagon n’a pas dépensé un centime dans les six derniers mois ou que l’interprète d’Ubu a bel et bien une chandelle verte et un bâton à “merdre” chez lui ?

Ceux qui dénoncent les appropriations culturelles en tout genre s’en prendront-ils à un Dieu qui prétend épouser la condition humaine, alors qu’Il ne peut en aucun cas savoir ce que souffrent les hommes ?

Il y eut, certes, dans l’histoire de la pensée occidentale, un philosophe, et non des moindres, pour s’inquiéter qu’un comédien joue un rôle qui ne lui ressemble pas. Platon, dans le livre X de La République, est en effet scandalisé à l’idée qu’un homme de bien puisse jouer un homme mauvais : le risque que le comédien soit contaminé par son personnage est à ses yeux trop grand. On doute que les militants de la cause trans puissent revendiquer une telle référence, puisque cela reviendrait à s’inquiéter qu’un acteur devienne trans en s’identifiant à son personnage… Quoi qu’il en soit de leur platonisme, on peine à comprendre, y compris dans leur perspective d’une plus grande visibilité, qu’ils interdisent que le monologue soit dit par une personne qui ne soit pas des leurs. Qu’un “cisgenre”, comme ils disent, joue un transgenre est au contraire l’indice que leur combat gagne du terrain et ne se cantonne pas aux limites étroites de leur nombril. À l’aune du bon sens, autant que de la théorie théâtrale, on est d’autant plus visible qu’on n’est pas joué que par soi-même. Et on peut se réjouir que même celui qui ne nous ressemble pas tente d’épouser notre regard ou de ressentir nos blessures.

Cela s’appelle parfois l’art, parfois l’empathie, et il arrive que les deux se rejoignent. Dans l’histoire du théâtre, cela a mené, selon les traditions, à l’usage du masque ou à l’éloge de l’incarnation. Si différentes que soient les écoles de jeu que cela a pu donner, elles ont en commun de ne confondre ni l’acteur et son personnage, ni la réalité et la fiction. À l’approche de Noël, ceux qui dénoncent les appropriations culturelles en tout genre s’en prendront-ils à un Dieu qui prétend épouser la condition humaine, alors qu’Il ne peut en aucun cas savoir ce que souffrent les hommes ? Puissent-ils comprendre qu’être rejoint par un autre, plus encore quand il est a priori très éloigné de vous, est une bonne nouvelle.

Tags:
ArtsNoëlThéâtre
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